El Hierro : Dernières festivités avant le départ pour le Cap Vert

Vendredi 27 Décembre

Séisme sur El Hierro

Le ponton s’active en prévision d’un départ possible. C’est le moment des vérifications de routine et petites maintenances. Chat Mallow se fait caresser le ventre. Un « petit » coup d’éponge sous la coque le débarrasse de sa vilaine barbe verte. Deux ascensions en haut du mât pour resserrer les vis des enrouleurs de génois et trinquette, un peu de frein filet pour assurer le tout.

Ce soir Sylvie et Laurent nous accueillent à bord d’Ovéa, leur catamaran. Cet été, ils ont quitté leur vie grenobloise pour une vie sur l’eau. Parmi tous ces bretons, quelques rhônalpins. Direction le Brésil dans un premier temps. Laurent nous demande si nous avons ressenti les secousses du « tremblement de terre ». « Du quoi? ». Lui a bien perçu quelques vibrations alors qu’il pêchait sur la jetée. Voilà l’évènement du jour : un séisme de magnitude 5.1 a eu lieu en mer, au large de Frontera. Il n’y a pas eu de victime à notre connaissance, juste quelques éboulements. La jolie petite terre de fer est volcanique et n’est pas disposée à le faire oublier.

Samedi 28 décembre

La camionnette de Marcelo

Le samedi matin, Marcelo et sa camionnette de fruits et légumes frais s’arrête à El Piñar.

L’occasion parfaite pour faire le plein avant plusieurs jours de mer. Nous attendons l’arrivée du commerçant en bavardant autour d’un café avec Julie et Olivier, réchauffés par un doux soleil. La petite Lou et son doudou Hérisson font l’animation. Un papi retrouve sa jeunesse en lui donnant la réplique.

Lorsque Marcello déballe ses cagettes sur les bancs de la place, le village rapplique. Toutes font plus envie les unes que les autres. Oranges, citrons, papayes, bananes, avocats, salades sont produits localement.  L’arrière de la petite fourgonnette aux trésors est aménagé en comptoir, ouvert sur la rue. Une balance à plateaux au centre, des sachets à fruits à disposition. Marcello pèse, encaisse et bavarde. Tout le monde se connaît sur cette petite île. La file d’attente devant la balance s’allonge pendant que nous n’en finissons pas de remplir nos sacs. Difficile de se raisonner, nous voudrions tout emporter. Il faut toutefois penser conservation et stockage. Verdict de la séance shopping : quinze kg de fruits et légumes frais ! Reste à leur trouver une place…

Dimanche 29 janvier

Sentier La Restingua – El Piñar

Beaucoup de vent aujourd’hui. Dans le bateau nous partons à la gîte sous les rafales. Au port avec parfois l’impression d’être en mer… Nous sortons nous dégourdir les jambes en attendant le départ et profiter de cet environnement qui nous plaît tant. Depuis La Restingua, nous empruntons le sentier de randonnée qui monte à El Piñar, en coupant à travers les collines volcaniques. Les rafales de vent ne facilitent pas notre ascension et dévient parfois nos pas. En prenant un peu de hauteur nous avons une vue d’ensemble sur la mer, de part et d’autre de la pointe sud. Alors que partout le plan d’eau « moutonne » franchement, une zone abritée à l’ouest de la pointe ressemble à un lac. Il s’agit de la Mar de las Calmas.

Lundi 30 décembre

La Ruta del Agua – L’arbre Garoé

Le vent devait tomber dans la nuit… Il a dû bien s’accrocher. Toujours des claques à quarante nœuds et des moutons à perte de vue. Le départ n’est donc pas pour aujourd’hui. Qui sait où nous passerons le 31 ? Profitons-en pour aller marcher sur la Ruta del Agua, sur les traces de l’arbre Garoé, « l’arbre sacré ».

Le sentier de la « Ruta del Agua » traverse les ruines de La Albarrada, l’un des plus ancien village de l’île. Intégralement construit en pierres sèches, ce village était stratégiquement implanté dans une enclave invisible depuis la mer – et donc à l’abri des pirates – et bien sûr, à proximité de l’arbre Garoé. Cet arbre, d’une espèce particulière, avait la faculté de produire de l’eau à partir de l’humidité contenue dans l’air. Il aurait ainsi étanché la soif de nombreux Bimbaches (les natifs de l’île), et de leurs successeurs. Ces croyances étaient en fait basées sur un étonnant phénomène appelé « pluie horizontale ». L’air des alizés (vent dominant de Nord Est), chargé en humidité, se heurte contre le relief de El Hierro et remonte le long de son versant Nord-Est. Entre 800m et 1400 m, la condensation forme une couche de brume très dense appelée « Mar de Nuves ». Les microgouttelettes d’eau s’accumulent sur les feuilles de la végétation – forcément luxuriante – créant un ruissellement continu de cette eau. L’arbre Garoé original a été déraciné lors d’une tempête en 1610. L’arbre que nous pouvons aujourd’hui voir est un tilleul qui a été planté en lieu et place au siècle dernier.

De retour à la Restingua, nous passons au bar de las Calmas prendre une petite bière avec Carlos et son beau-père. Fredy qui passait par là nous rejoint. La conversation s’amine autour des spots de plongée à ne pas rater aux Saintes, aux Bahamas et ailleurs.

Demain, il y aura une fête pour le nouvel an sur la Avenida de la Restingua, la rue qui fait face au port. Tout le monde s’y rassemblera après le dîner. Le rendez-vous est très tentant, mais il se peut que nous quittions l’île demain et que nous réveillonnions en mer. Une grosse houle arrive du nord en fin de semaine et nous préfèrerions prendre un peu d’avance sur elle.

Mardi 31 décembre

Bonne année 2014 !

Le vent est bien tombé. Les conditions sont idéales pour partir aujourd’hui. Point météo matinal avec Dune autour d’un café et de quelques arepas sur Chat Mallow. Départ dans quelques heures ? Départ demain ? Ovéa partira demain pour réveillonner ici ce soir. Notre voisin américain s’élancera pour sa transat retour dans quelques heures. La décision n’aura pas été immédiate, mais nous en sommes finalement tous ravis. Nous passerons le réveillon ici et larguerons les amarres ensemble demain.

Le soir, les équipages des quelques bateaux désormais familiers se rassemblent sur la petite place habituelle, face au ponton, pour partager cuisine, bulles et bonne humeur. Un peu avant minuit, un orchestre commence à jouer dans la rue. Attirés par la musique, nous gravissons les quelques marches pour prendre part aux festivités locales. L’ambiance est bon enfant et inter-générationnelle. Tout le monde se connaît. Des enfants se déchaînent sur la piste de danse installée pour l’occasion, d’autres complotent malicieusement autour de l’explosion d’un pétard. La jeunesse de la Restingua se retrouve avant de poursuivre la soirée dans une boîte de nuit de Valverde.

Demain, 1er janvier 2014, nous quittons les Canaries pour le Cap Vert. Nous avons été conduits sur cette île par les vents et peut-être un peu par le destin. Si c’est le hasard, il est bien heureux. Difficile de dire s’il s’agit de l’île canarienne que nous avons préférée, mais il s’est sans aucun doute passé quelque chose de différent avec celle-ci. Une sorte d’osmose. Cette île nous correspond, elle nous « parle ». Une terre orangée, volcanique, explosive et rugueuse, qui nous a pourtant apaisé. Une petite sauvageonne indomptée et pourtant si vulnérable, que l’on a envie de la protéger. Les initiatives de développement durable locales font écho à nos convictions et apportent la dose d’optimisme. La séparation avec El Hierro est inéluctable mais ce passage marquera notre voyage et notre mémoire.