Route vers Madère, entre anticyclone et dépression

Dimanche 13 Octobre

Aujourd’hui, nous quittons Cascais pour rejoindre l’île de Porto-Santo, au nord de Madère. Mais avant, un point météo s’impose. Actuellement, un petit anticyclone centré sur l’archipel de Madère fait de la résistance à une grosse dépression bien installée sur l’Atlantique Nord, et ce jusqu’à jeudi. Notre route ne sera donc pas directe. Nous devrons d’abord nous diriger vers le sud pour récupérer les dix ou quinze nœuds de vent ENE liés à cet anticyclone, que nous enroulerons ensuite vers l’ouest. Dès jeudi, la dépression prendra le dessus et s’étendra jusqu’à Madère. Vent de face et lignes de grains en prévision. Notre objectif sera donc d’avancer au maximum en début de semaine pour limiter la route au près en fin de semaine. En suivant cette stratégie, la durée de la traversée est estimée à cinq jours.

Fichiers météos à jour, itinéraire de navigation tracé, réservoirs pleins. En route ! Nous quittons la marina sur le tableau du classique « dimanche après-midi à Cascais ». Du soleil, une petite brise thermique et tout le monde est à l’eau. Nous passons sous le vent de dizaines de voiliers sous spi en pleine régate, parmi les optimistes, lasers et gros cargos au mouillage. Jusqu’à la fin de la journée, nous longeons les côtes portugaises en profitant d’un vent thermique d’une dizaine de nœuds. Une bonne surprise au regard des fichiers météos. Le vent tombe en début de soirée, et le moteur prend le relais pour la nuit, ainsi que le jour suivant. Nous devons progresser rapidement vers le sud.

 Lundi 14 Octobre

Après avoir emprunté le rail des Cargos une partie de la nuit, nous le quitterons vers huit heures du matin, laissant le cap Saint-Vincent sur bâbord. A défaut de manœuvrer les voiles, nous passons la matinée en cuisine. Au déjeuner, nous savourons nos lasagnes maison cote à cote, adossés au roof, les jambes par dessus bord et les yeux vers le large. « Et ça, ça vaut toutes les bonnes terrasses du monde ! ». Après-midi bricolage. Fred remplace le lanceur du moteur de l’annexe qui nous était resté dans les mains à Cascais. Hélène continue de poncer et huiler les cale-pieds en teck qui bordent le pont. Nous flottons sur un miroir. De temps à autre, une risée. Nous pouvons suivre la lente progression de l’ondulation sur le plan d’eau jusqu’à la ligne d’horizon. Pour distraire l’équipage impatient, soleil et nuages se donnent du mal. Au coucher comme au lever. Graphismes et débauche de couleurs. Le vent commence timidement à rentrer en soirée. Nous sommes à présent à la latitude de Gibraltar. Les voiles reprennent du service.

 Mardi 15 Octobre

Le vent s’établit peu à peu. Dix nœuds, vent arrière. On envoie le spi ! Une mise à jour des fichiers météos grâce au téléphone satellite confirme nos plans et notre route. Dans la journée, le vent continue de monter comme prévu. Quinze nœuds. Nous affalons le spi et tangonnons le génois en ciseaux. Cette configuration est certainement celle que nous préférons en vent arrière. Plus flexible que le spi mais tout aussi performante, elle couvre une plage de vents et d’allures plus large. Mais bon, c’est un peu moins joli…

Mercredi 16 Octobre

Le vent monte pour se stabiliser vers vingt nœuds. Chat Mallow file, toujours en ciseaux. Dans la nuit, le vent forcit encore. Nous enlevons le tangon pour ne pas trop solliciter le gréement. Mais avec le génois sous le vent de la grande voile, il se dégonfle et claque à chaque passage de houle. Nous enroulons et finissons la nuit sous GV seule.

Jeudi 17 Octobre

A l’aube, le vent dû à l’anticyclone tombe comme prévu. Trois nœuds de vent. Chat Mallow se fait balader dans la houle comme un petit bouchon. Une houle croisée qui nous rappelle que le bord de la grosse dépression nous arrive droit dessus. Le ciel est à présent parsemé de nuages bas. Un vrai champ de cumulus. Pas assez denses pour masquer la luminosité du soleil. Juste un joli décor sur le ciel.

La dévente durera la journée. Mais nous savons que le vent rentrera bientôt. Et de face. Une navigation au près sur une mer croisée et formée nous attend. Vingt nœuds d’après le fichiers gribs, mais certainement plus en réalité. En prévision de la nuit qui s’annonce sportive et agitée, nous nous relayons à la sieste.

Retour progressif du vent en fin d’après midi. Vers vingt deux heures, quinze nœuds de secteur NO. Les houles rapprochées, irrégulières et croisées  chahutent Chat Mallow. Le gréement travaille. De petits sons inhabituels nous interpellent et nous agacent. Ça grince, ça couine, ça claque. Nous sortons sur le pont, la chasse aux bruits commence. Quelques sangles, un peu de WD40 et la paix est retrouvée. Les rafales sont de plus en plus fortes. Après avoir joué de l’écoute de GV, nous prenons finalement un ris pour être tranquilles un moment.

Le vent continue de monter. Nous prenons un second ris dans la GV et établissons la trinquette. A 4h00 du matin, vingt cinq nœuds établis, rafales prolongées à trente-trente cinq nœuds. Comme sur une rampe de lancement, Chat Mallow s’élance sur les vagues de face et décolle de tout son long pour retomber à plat en tapant violement. De temps à autre, une vague de travers percute la coque de plein fouet, le faisant basculer sur son flanc. Parfois, les deux en même temps… De l’intérieur, le vacarme est assourdissant. Nous restons allongés dans les banquettes de quart, calés dans les coussins. En s’aventurant dans le cabine avant, Hélène se retrouve projetée contre le plafond. Chaque claquement nous fait froncer les sourcils. Empathie pour notre petit Chat Mallow. Nous nous rassurons mutuellement en nous disant que les voiliers sont conçus pour encaisser des conditions bien plus sévères. Parfois, les vagues de face, très rapprochées, recouvrent intégralement Chat Mallow alors qu’il descend la vague précédente. Pont, roof, cockpit se font balayer. Le pare brise panoramique du RM1050 rend certainement le spectacle encore plus impressionnant. Pas de quart pour cette nuit. Nous sommes tous les deux réveillés, prêts à prendre un ris supplémentaire.

Le jour se lève mais les conditions ne faiblissent pas. Nous découvrons que le lazy-bag s’est déchiré lors d’une prise de ris cette nuit. En milieu d’après-midi, après d’interminables bords et un vent refusant, la silhouette de Porto-Santo se dessine enfin.

Après plus de six cents milles parcourus, nous amarrons Chat Mallow dans la marina de Porto-Santo, juste à côté de la longue plage de sable fin faisant la renommée de l’île. Après avoir remis un peu d’ordre dans le bateau et malgré la fatigue, nous rejoignons à pieds le village de Vila Baleira pour un dîner en terrasse bien mérité.