Transatlantique

 

Dimanche 2 février, J1

Départ sportif

11h00. Voilà, nous y sommes. Nous tentons à nouveau notre chance. Notre ancre se détache du fond de la baie de Porto Grande en espérant ne plus avoir à s’y planter à nouveau. Après ce séjour à Mindelo entre les collines arides et ventées de Sao Vincente, le bateau est couvert d’une poussière ocre. Les écoutes et drisses sont oranges, nous veillons à ne pas marcher sur les plexiglass pour ne pas les rayer. Vivement les premiers grains pour rincer tout ça !

Sous trinquette seule, nous nous éloignons de la baie de Porto Grande et nous nous engageons une nouvelle fois avec Dune pour la Grande Traversée. Cette fois, ce sera la bonne ! Comme dirait Olivier, « ça défrise ». Trente cinq nœuds de vent établi dans le chenal. La mer est formée. Les vagues déferlent régulièrement. Depuis que l’une d’elles s’est invitée à bord de Chat Mallow entre La Gomera et El Hierro, nous nous méfions des déferlantes. Les portes de la descente sont fermées alors que nous sommes dehors. Sage décision… Une demi-heure plus tard, la pause déjeuner est interrompue par une grosse douche bien salée qui remplit nos assiettes !

Nous nous retrouvons bientôt sous le vent des îles. La girouette semble devenir folle. Le vent tourne sans arrêt puis faiblit franchement. C’est l’anarchie sur le plan d’eau. Houle, mer de vent, et clapot nous secouent dans tous les sens. De petites vagues déferlent et se font tailler leur barbe blanche par le vent contraire. Nos voiles sont difficilement portées et se gonflent à contre sans arrêt. Un petit coup de moteur nous sort de cette zone.

La vie à bord n’est pas encore très « productive ». Si il est difficile de rester dehors sans se faire rincer, il faut bien s’accrocher pour rester à l’intérieur. Fred essaie de s’amariner comme il peut, Hélène écrit quelques lignes et tente de faire une petite sieste dans la cabine arrière. Nous espérons que la mer se calmera et que nous pourrons profiter du grand air par la suite.

Au coucher du soleil, nous retrouvons trente cinq nœuds de vent. La trinquette seule suffit à tracter Chat Mallow. Nous naviguons vers l’ouest, grand largue, tribord amure. La houle nous cueille sur tribord également, entre l’arrière et le travers.

La première partie de la nuit n’est pas de tout repos. Les rafales à plus de quarante  nœuds sont fréquentes. Les vagues claquent sur le flanc du bateau, nous couchent dans des départs au loffe, et nous recouvrent parfois. Chat Mallow brave la mer avec un mini bout de toile. Quel bonheur d’avoir cette trinquette sur enrouleur !

Fred lutte contre le mal de mer debout dans la descente et parvient à le maîtriser allongé. Hélène s’agrippe aux meubles et fait la chasse aux bruits en calant le contenu des placards. Une fois n’est pas coutume, nous nous couchons sur les banquettes de quart du carré. Il faut dire que nous sommes bien secoués pour cette reprise.

Grâce au pare-brise panoramique, les quarts de nuit se font à l’intérieur au sec. En éteignant toutes les lumières, nous pouvons veiller à 360° autour du bateau, alors que les vagues passent régulièrement par dessus le roof. Le vent mollit légèrement dans la seconde partie de nuit, suffisamment pour dérouler entièrement la trinquette.

 

Lundi 3 février, J2

Les chamallows flottent-ils aussi bien que le nôtre ?

Belle journée, toujours ventée et ensoleillée. La mer est encore bien formée, avec une houle de 4 à 5 mètres. La profondeur augmentant en s’éloignant des îles, les déferlantes sont moins fréquentes qu’hier et nous pouvons enfin passer du temps à l’extérieur, moyennant quelques éclaboussures. Le spectacle de la mer forte sous le soleil est hypnotisant. Bleu profond au creux de la houle, puis bleu turquoise dans la vague et enfin blanc au sommet d’une crête. Et au milieu de tout ça, un petit bateau… Il n’a rien à faire ici et pourtant semble simplement dans son élément… Il flotte tellement bien ce Chat Mallow… Sans blague ! Un mur d’eau se dresse juste derrière nous, presque à portée de main, prêt à nous absorber, et l’instant suivant, nous nous retrouvons à son sommet, sans effort, en toute tranquillité (si une petite vague de travers ne s’en mêle pas). 24/24h, 7/7j.

Si le vent souffle encore entre vingt cinq et trente nœuds, la houle est devenue suffisamment confortable pour cuisiner. Nous pouvons envisager de sortir la farine du placard sans risquer de la voir voler à travers le bateau à la moindre vague de travers.

Bouchées de tofu au sésame pour le déjeuner, et pancakes banane-coco au goûter.

Dans l’après-midi, nous nous rapprochons de Dune et naviguons quelques instants bord-à-bord, à portée de voix. Original comme lieu de rendez-vous, non ? Nous poursuivons notre route vers notre cap commun, côte à côte, à quelques milles d’écart. Vivre ce début de traversée avec un autre voilier lui donne une autre dimension, plus ludique, et peut-être plus vivante. Nous pourrons, à notre arrivée, revivre ces instants de mer en les évoquant, les commentant, les partageant. Cela sans rien enlever – ou si peu – au charme de la solitude en mer, à l’engagement de la démarche, et à la sensation d’accomplir quelque chose d’un peu unique.

La nuit est bien plus sereine que les précédentes. Moins de vent mais surtout une houle plus ronde et une période plus longue. Chat Mallow navigue sous trinquette et génois seuls, en ciseaux, sans grand voile. Pas de bruit perturbateur du côté du gréement. Fred a eu la bonne idée d’utiliser pour le génois tangonné au vent les écoutes et barbers du spi, plutôt que ses écoutes d’origine passées dans les chariots avant. Ceux-ci avaient la fâcheuse tendance à couiner à la moindre occasion. Malgré cette accalmie, une petite vague aura quand même joué un tour à Fred au milieu de son quart de nuit. Un placard ouvert, une seconde d’inattention, un départ au lofe, les pieds nus qui dérapent sur le sol… et voilà flocons d’avoine, farine et riz par terre. De quoi occuper les deux heures suivantes sans les voir passer !

 

Mardi 4 février, J3

Les conditions sont à présent conformes à la transat que nous imaginions : les alizés (quinze à vingt nœuds) nous poussent tranquillement, le houle est ronde et longue. Dommage, le soleil manque au cliché. Demain peut-être.

L’ouverture de l’enveloppe « J+3 » anime le petit déjeuner. Nos amis nous ont remis une série d’enveloppes cachetées avant notre départ. Une enveloppe à ouvrir pour chaque jour de notre traversée. Un ravitaillement en sucreries, et le plaisir de découvrir un petit mot chaque jour. Notez que nous ouvrons l’enveloppe « J+3 » alors que nous ne sommes qu’a J+2… Celle du « Jour J » avait été ouverte une semaine plus tôt, après avoir quitté Mindelo… pour un faux départ.

Le temps est couvert, il fait frais dehors. Fred a complètement surmonté son mal de mer. C’est une bonne journée pour passer un peu de temps en cuisine et apprivoiser les protéines de soja déshydratées. Nous nous lançons dans la confection de boulettes de « viande » végétales bio. Le plus difficile étant certainement de réussir à rester debout face à la cuisinière. Verdict : délicieux et bluffant. De quoi convertir les plus réfractaires au soja !

 

Mercredi 5 février, J4

Chapeau, crème solaire et ligne de traîne

Le vent a faibli. Onze à quinze nœuds de secteur est. Mer calme. Et voici celui qui manquait pour parfaire le tableau : le soleil ! Dehors, enfin ! Il fait beau, et il fait chaud ! La crème solaire indice 50 sort du placard. Première journée à flâner sur le pont, entre les voiles. Les déferlantes des journées passées ont laissé leur emprunte. Les cristaux de sel nous collent à la peau. Un peu de lecture, un peu de farniente au soleil. La tranquillité absolue. Dune nous signale à la VHF qu’une belle dorade coryphène vient de mordre à leur hameçon. Nous n’avons pour l’instant fait qu’un pas vers le monde de la pêche : l’équipement. Un poulpe rose à paillettes double hameçons et un bas de ligne en inox achetés à El Hierro, 100m de fil nylon et une planche pour l’enrouler dont nous ont fait don Ovéa.

Tout ce petit matériel était bien tranquillement resté dans son sac jusqu’à maintenant. Il faut dire que l’étape de « mise à mort » de ces grands et beaux poissons au moment où ils sont ramenés à bord nous rebute carrément… Mais nous n’aurons pas si souvent l’occasion de déguster la chair d’un poisson de haute mer, prélevé sans dommage qui plus est. Alors, c’est parti, nous nous lançons ! Il faut d’abord assembler les éléments de la ligne. Hameçons, poulpe, émerillon, 70 cm de bas de ligne en inox, re-émerillon, 100 m de ligne en nylon, le tout enroulé sur un diabolo en bois. Ta daa ! Voici notre ligne de traîne installée. Mince, et si la bête mordait immédiatement ?? Vite, des gants, un sceau, du rhum (direct dans les ouïes ?!), un couteau. Si le truc est énorme, le palan de l’annexe fera l’affaire pour le pendre par la queue. Pitié.

La ligne ne se tendra finalement pas cet après-midi. Un peu déçus, mais un peu soulagés aussi.

Le soleil décline doucement, l’air se rafraîchit. Nous clôturons cette belle journée en plein air par notre rituel en nav : « ciné & goûter ». Water for Elephant, fondue de clémentines au chocolat et smoothie banane coco.

 

Jeudi 6 février, J5

Schéma d’une journée classique

Génois tangonné au vent et trinquette sous le vent. Pas de GV. Un peu plus d’air qu’hier nous fait gagner quelques nœuds. Vingt à vingt-cinq nœuds secteur ENE. La houle n’est plus trop formée et ne nuit pas à nos différentes activités. D’après les derniers fichiers gribs récupérés avec le téléphone satellite iridium, cela risque de ne pas durer. Un gros train de houle doit à nouveau passer sur notre zone les jours à venir. Des journées de nav comme celle-ci se déroulent globalement sur le même schéma, au rythme du soleil et des quarts de nuit.

Notre organisation pour les quarts de nuit s’est améliorée (21h-00H / 00H-06H / 06H-09H) et nous permet de passer la journée complète ensemble, du petit déjeuner jusqu’au soir. Le tout début de matinée est particulièrement propice pour cuisiner en profitant des jolies couleurs rosées du ciel à travers la baie vitrée du RM1050. Aujourd’hui, tarte aux légumes gratinée, la dorade ayant boudé notre poulpe hier (et il en sera de même aujourd’hui). Nous passons ensuite le reste de la journée dehors, tantôt cherchant l’ombre, tantôt le soleil, entre lectures, méthode Assimil Espagnol, bricolages sur le bateau, activités manuelles, bavardages, etc. Puis le soleil tombe et la température avec lui. S’en suivent une bonne douche puis un point de la journée : navigation, météo, liaison VHF avec Dune. Ensuite l’incontournable « ciné & goûter » peut commencer. Ce soir Inglorious Bastads, Carrot cake et lemon curd.

Dans la soirée, les rafales tournent ENE et font gonfler le génois à contre à plusieurs reprises, provoquant des claquements assourdissants. Nous l’enroulons un peu afin d’ouvrir l’angle avec le vent et de ne pas risquer de l’endommager cette nuit. Demain la houle devrait commencer à se creuser, et ce pour les quatre jours à venir. Il va falloir se reposer un maximum cette nuit. Bye bye !

 

Vendredi 7 février, J6

Rendez-vous avec un cargo

Si parfois « le monde est petit », et bien de fait, l’océan aussi. Combien de chances a-t-on de se retrouver précisément sur la route d’une barge de plus de deux cents pieds de long au milieu de l’Atlantique ? Au petit matin, l’AIS signale que d’ici une heure le gros Polyneos qui trace vers l’Europe à treize nœuds et notre petit Chat Mallow qui surfe vers les Antilles seront précisément au même endroit. On appelle ça une route de collision.

Avec cette houle de plus de trois mètres, notre visibilité est très réduite, difficile d’apercevoir le moindre bateau à l’horizon. Mais L’AIS nous a donné la possibilité d’éviter cette collision en nous déroutant de quelques degrés en toute tranquillité, suffisamment à l’avance.

Environ six-cent-cinquante milles parcourus aujourd’hui, soit un tiers de la grande enjambée. Nous reculons les montres de Chat Mallow d’une heure pour un décalage en douceur (trois heures entre le Cap Vert et la Dominique).

 

Samedi 8 février, J7

Premier grain, premières baleines

Le premier grain, tant attendu pour dessabler voiles et accastillage est – timidement – tombé ce matin. Pas suffisant pour le grand nettoyage, mais c’est un début. L’alizé s’adoucit et la température de l’eau se réchauffe. Au déjeuner, un coup de nageoire attire notre regard sur tribord. Et quelle nageoire ! Deux belles baleines à moins de vingt mètres de nous. L’une nage sur le dos et nous montre son ventre blanc alors que l’autre expulse son brouillard d’eau. Puis une houle nous emporte au surf et les arrache à nos regards. Elles réapparaîtront plus loin dans notre sillage.

 

Dimanche 9 février, J8

Négociation avec la trinquette

L’alizé, qui nous pousse vers les Antilles, est un vent de secteur ENE, tournant E à mesure que nous progressons. Depuis notre départ, nous naviguons au grand largue, tribord amure. Le génois est établi au vent sur tribord, tangonné, et la trinquette sur bâbord. Le vent est trop fort pour envoyer le spi.

Nous sommes presque à mi-parcours et cette configuration convenait bien jusqu’alors. Mais ces derniers temps, les journées sont ponctuées par les ajustements des voiles. Depuis hier, le vent, a tendance à tourner plein est, voire – bizarrement – ESE. Résultat, pour un cap donné, nous alternons sans cesse entre bâbord amure et tribord amure. La trinquette gonfle à contre et claque. Il nous manque un tangon pour la maintenir bien creuse. Nous utilisons sur les conseils d’Olivier, la bôme de la GV, ouverte en grand sur bâbord, comme tangon de fortune. Un barber de spi en guise de hale-bas… C’est mieux, mais pas miraculeux. Le point d’écoute n’est pas encore assez excentré.

 

Lundi 10 février, J9

Mi-parcours

Mille quatre-vingt milles parcourus ce matin, sur les deux mille cents milles au total. Mi-parcours ! Déjà… Le temps passe si vite. Nous n’aurions pas imaginé à quel point. Tout se passe parfaitement bien. Les conditions sont clémentes, le bateau se comporte parfaitement bien, le soleil est au rendez-vous. Les journées sont rythmées et bien remplies. Nous savourons chaque instant de cette belle parenthèse qui nous est offerte. Encore sept jours à cette vitesse. Sept jours pour se ressourcer, imprégner nos poumons de cet air pur, nos rétines de cette nature brute et puissante, puiser un peu de sa force, se laisser toucher par sa fragilité.

 

Mardi 11 février, J10

Happy Bday Arnaud !

Heureusement l’iridium n’est pas réservé qu’à la météo et aux situations à problèmes. Un coup de fil rapide au frère d’Hélène nous fait reprendre contact avec le continent un instant, par satellite interposé.

 

Jeudi 13 février, J12

Deux tiers de la route parcourue aujourd’hui. Nous reculons à nouveau les horloges d’une heure. Il fait de plus en plus chaud. Chaque jour l’air et l’eau prennent quelques degrés. Nous fuyons même le soleil au zénith. Le temps est absolument magnifique et la mer calme. Nous nous déplaçons sans les mains, c’est dire. L’ouverture quotidienne de nos enveloppes apporte leur lot de défis, de rires, de souvenirs et de sucreries. Depuis les deux baleines, nous scrutons régulièrement le large. Malheureusement elles restent discrètes. Les poissons volants font l’animation et filent à toute vitesse au dessus de l’eau. Parfois un oiseau plane aux alentours et pique à la surface. Mais de quel continent vient-il ? Si loin des côtes… beau terrain de chasse. Les daurades coryphènes se font également très discrètes et snobent notre poulpe rose à paillettes qui finit par avoir des complexes.

Côté navigation, nos négociations avec la trinquette continuent. Le vent change de direction plusieurs fois par jour. Toujours vent arrière, mais parfois de tribord et parfois de bâbord. Nous empannons donc régulièrement pour préserver nos voiles en gardant un bon cap. Ce soir la houle et le vent montent à nouveau. Vingt-cinq à trente nœuds. Encore de beaux surfs en perspective !

 

Vendredi 14 février, J13

Nostalgie en bouteille

Les températures grimpent sérieusement. Les coffres situés dans les fonds ne sont plus aussi frais. Donc le coffre « cave à vin » non plus. Prise de conscience. Il serait imprudent d’y laisser trop longtemps les bonnes bouteilles qui nous ont été offertes à notre départ. Ce 14 février sera une parfaite occasion pour déboucher un Saint-Emilion grand cru 2002. Nous savourons doucement ce verre de vin, adossés à l’ombre de la capote dans l’air des alizés, les yeux dans le bleu. Sa saveur rappelle à nous les instants tant appréciés des bons repas en famille ou entre amis. Une pointe de nostalgie flotte ente deux houles. Ce voyage nous permet d’assouvir nos besoins de découverte et d’aventure. C’est merveilleux. Mais aussi d’apprécier la valeur des petits bonheurs de notre vie quotidienne, des instants partagés avec les personnes qui comptent pour nous. Et ça l’est tout autant !

 

Samedi 15 février, J14

Après une journée tout à fait ordinaire, la mer est devenue complètement folle pendant quelques heures. En fin d’après-midi des trains de houle se sont levés, déferlant dans toutes les directions. Des claques dans tous les sens. À n’y rien comprendre. Au point de devoir nous enfermer dans le bateau, hublots verrouillés et portes de descente fermées.

Puis, Fred sort un instant pour un réglage de voile. En redescendant, un court moment sans refermer la descente et BIM ! Une vague s’éclate dans le cockpit et termine sa course…dans le bateau. NOOOONNN ! Heureusement, il s’agit cette fois d’une version light. Le dessalage ne concernera que les façades des meubles de la cuisine et le plancher. Et quelques heures plus tard, retour du calme.

 

Dimanche 16 février, J15

Les cartes des Caraïbes apparaissent à gauche de l’écran de notre ordinateur de bord. Une sorte de « terre en vue » électroniquement parlant. Le genre d’évènement qui fait sortir de l’état d’intemporalité de la traversée, où les jours filent et s’enchaînent sans trop se différencier. Le décompte commence. D’ici deux à trois jours, selon le vent, nous jetterons l’ancre dans la mer des Caraïbes. Et nous nous y jetterons avec. Nager… Enfin ! Car pendant cette traversée, les conditions ne nous ont jamais permis de nous mettre à l’eau, attachés au bateau par un bout. Nous nous contentons de tremper les pieds dans cette eau si chaude et si belle, alors que le soleil cogne et que nos jambes ne demandent qu’à se débattre dans l’eau.

Le sentiment de voir la fin approcher est un peu mêlé. Un peu de nostalgie déjà, mais rapidement chassée par l’excitation d’entamer une nouvelle page de l’aventure.

Bientôt le calme, le plat, l’immobilité. Pouvoir dormir à deux, poser les objets n’importe où, laisser un placard ouvert, s’endormir sur le côté, détendre tous les muscles de son corps.

Le trafic s’intensifie près des côtes. Cette nuit, deux cargos en vue sur l’AIS.

 

Lundi 17 février, J16

Au petit matin, les bulletins VHF côtiers parviennent jusqu’à nous et nous rappellent que la grande enjambée touche à sa fin. Nous devrions arriver en Dominique au petit matin. Heureux d’ouvrir une nouvelle page de ce voyage. Heureux, mais pas impatients, comme nous aurions pu l’être après une navigation difficile. Car celle-ci fut merveilleuse. Bien que tardive, nous sommes finalement très satisfaits de la fenêtre météo choisie pour le départ. Les gribs prévoient une houle de six mètres dans l’Atlantique pour la fin de cette semaine. Nous serons déjà en train de barboter tranquillement à l’abri sous le vent de la Dominique.

Dans la journée, les périodes de molles se succèdent, comme pour faire durer le plaisir. Notre moyenne tombe à 5.5 nœuds.

La nuit est claire et douce, la lune joue à cache-cache derrière les nuages. Dix à quinze nœuds de vent.

23h00 : Terre en vue ! Derrière une ligne de grains, les lumières de Marie-Galante se dévoilent sur tribord, puis celles de la Dominique sur bâbord.

02h00 : La silhouette de la Dominique se dessine sur le ciel noir bleuté.

05h00 : Les odeurs de la terre arrivent jusqu’à nous !

06h00 : Le soleil se lève, nous nous engageons dans Prince Rupper Bay un grand sourire plein d’émotion en travers du visage. Cette entrée dans la baie n’est pas anodine. Notre projet un peu fou de traverser l’océan à la voile est devenu réalité. Un sentiment mêlé de fierté, de reconnaissance envers le bateau et les éléments, une expérience inoubliable.

Montagnes couvertes par la forêt tropicale, plages et cocotiers. Un boat-boy vient à notre rencontre sur sa barque jaune pour nous accueillir. Pas de prise d’assaut comme à Sainte-Lucie. Bounty nous souhaite simplement la bienvenue, et une bonne nuit !

 

Bilan de cette traversée de l’Atlantique

 

Cette traversée a été 100% conforme à ce que nous espérions. Après les premiers jours un peu sportifs, les conditions ont ensuite été clémentes pendant les deux semaines suivantes. Une nav de vacances sous le soleil, sans surprise et sans problèmes techniques.

Chat Mallow a été au top. Si nous devions changer quelque chose, nous nous équiperions simplement d’un second tangon pour maintenir la trinquette gonglée.

Côté énergie, les panneaux solaires et l’éolienne nous ont apportés satisfaction et compensaient la plupart du temps nos consommations, dont le pilote auto, les instruments, l’ordinateur de bord et le frigo, allumés 24h/24. Nous avons simplement fait tourner le moteur trois fois deux heures, lorsque le ciel était couvert et le vent plus faible.

Concernant la vie à bord, l’ennui ne nous a pas effleurés un seul instant. Entre la cuisine, la lecture, l’écriture, les leçons d’espagnol, les tentatives de pêche, les petits bricolages et l’échafaudage de futurs projets, les journées bien remplies se sont enchaînées.

Nous avons réussi à maintenir un bateau propre et en ordre, malgré nos expérimentations culinaires permanentes. Les cinq cents litres d’eau auront été amplement suffisants pour assurer douches, vaisselles et cuisine sans restriction (avec une utilisation raisonnée). L’un des deux réservoirs est d’ailleurs encore plein.

 

En quelques chiffres

2110 milles parcourus

16 jours de navigation, sous voiles d’avant seules

5.5 nœuds de vitesse moyenne

12.3 nœuds de pointe de vitesse maximum

4 heures de moteur pour avancer + 6 heures pour recharger

2 cargos croisés en pleine mer

1 route de collision évitée

335 litres d’eau douce consommées (réservoirs + bouteilles)

7 poissons volants échoués sur le pont

2 baleines

0 dorades pêchées

14 recettes testées

4 assiettes renversées

8 paquets de dragibus écoulés

15 séances « ciné & goûter »

7 livres dévorés

60 leçons d’espagnol Assimilées

5 bracelets tressés

2 jours enfermés

1 vague dans le carré épongée (oui, encore, mais une petite…)

2 douches salées sous des déferlantes

2 petits bobos soignés

14 journées sous le soleil